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Sunday, September 4, 2011

sage-tanguy visite en francais



Kay Sage: Une Note sur ses Tableaux Autobiographiques

Mary Ann Caws

Dans son chapitre å propos de Kay Sage et Yves Tanguy dans une très utile compilation d’essais sur les couples créateurs, Judith Suther – qui est responsible de l’édition de China Eggs/Les Oeufs de Porcelaine, l’autobiographie de Kay Sage (avant qu’elle ne rencontre Yves) -- remarque combien Sage se mettait et se sentait toujours aux deuxième plan par rapport à son mari, le peintre breton. 1  Toujours la deuxième, toujours décidément inférieure à son mari dans ses peintures – voilà comment elle se montre, du début de leur rapport jusqu’à sa mort à elle, en janvier 1963,  bien après sa mort à lui, en janvier 1955. Dès leur rencontre, elle a fait tout ce qui était en son pouvoir pour avancer sa carrière à lui. C’est bien Sage qui a payé le passage de Yves Tanguy à New York, aussi bien que ceux des Breton et d’autres, c’est bien elle qui a trouvé, fourni, payé le premier mois de l’appartement de Jacqueline et André Breton, qui l’ont – comme tout le groupe surréaliste – détestée. (Hélas, on voit cela dans les lettres des deux, surtout dans celles de Jacqueline Lamba…que dire des sentiments personnels de quelqu’un? Le mieux, c’est que d’en dire très peu. Et donc, j’en dis très peu. )

“La Princesse,” ils l’ont appelée à cause de son premier marriage, avec un prince italien de la petite noblesse. Titre qui n’était pas à plaire, de toute façon, aux goûts révolutionnaires du groupe. Américaine, bien qu’avoir grandi en Italie, riche par son père, de tempérament plutôt froid, elle avait tout pour leur déplaire. Et Yves Tanguy avait tout pour plaire: grand rieur, grand buveur, de tempérament délicieusement chaleureux.

Et, le fait est que Kay Sage avait enlevé leur Yves. Et lui, son mari, n’a jamais loué ses tableaux à elle, en étant un peu (ou très jaloux de son talent à elle.) “ I take more interest in his than he does in mine – naturally.” 2 (!!!) Que dire??? Naturellement, pour moi, c’est ce mot: “naturally” qui frappe… Alors, comme ça, c’est naturel que son mari ne s’intéresse pas à son travail? Ah.

Ceci dit, et d’autant plus remarquable, la force, oui, la force extreme, des tableaux de Kay Sage, m’a entièrement boulversée de nouveau, dans l’exposition si bien organisée, en partie par Stephen Robeson Miller – qui lui prepare une biographie de Kay Sage – exposition dont les citations ici-bas en anglais, sont tirées. Avant cette visite, j’avais connu, et reconnu de loin,  les tableaux de Kay Sage, mais juste quelques uns. Je sentais leurs figures enveloppées de tissu toujours plié, toujours pâle, même blanc…et une ambiance avec toujours quelque chose de légèrement sinistre, comme si on n’allait jamais savoir comment pénétrer la scène – certainement pas la comprendre. Elle non plus, sans doute. Et comme elle a refusé d’en parler, nous n’avons que ses quelques paroles entendues dans la conversation triple avec Julien Levy, dans cette exposition. Ah, dit-elle, pour moi la route s’étend interminablement, comme la voie Appia. J’ai toujours cette route infinie dans ma mémoire.

Yves, nous l’entendons qui rit. Ah, le fromage, un déastre, dit-il. Mais du moins nous avions du fromage… Kay Sage ne parlera pas du repas, plutôt de la colline juste par-delà la fenêtre. Vers le soir, cela acquiert un pli, et ressemble à du carton-pâte contre les nuages…Elle a aussi la mer toujours en esprit. Une chose qui se déroule à l’infini – quand vous pensez aux toiles de Tanguy, avec leurs espaces infinis et les petits objets vers le bas du cadre, vous sentez quelque chose de presque joyeux. Mais les toiles de Kay Sage me semblent en general dépourvues d’émotion – plus strictes, plus sévères que celles de Tanguy. Les signes suggérés par les figures enveloppées, qui ont l’air de pointer quelque chose, les constructions architecturales  --- avec ces tours qui penchent parfois vers le centre de la toile (voir Bounded on the West by the Land Under the Sea de 1946) que l’un des organisateurs de l’exposition, ce meme et très connaisseur Stephen Robeson Miller, choisit comme un point tournant – et ces lames de bois qui se présentent partout, et qui se substituent à la chair  du visage dans un “Small Portrait” de 1950, ou nous ne voyons que des cheveux roux et des morceaux de bois, tout cela nous convainct de son point de vue délibérément sans sentiment.

Sauf en ce qui concerne son mari. Cela ne cesse pas de nous étonner, après avoir vu ses tableaux à elle:
          
         After I knew Yves, everything was obliterated that was not Yves. I can say no more than to say I do not believe there has ever been such a total and devastating love and understanding as there was between us. 3

Après avoir subi deux operations sur ses yeux pour les cataracts, elle est devenue aveugle dans un oeil et a vu mal avec l’autre…. Et puis, Yves n’est plus là, et en janvier 1963, elle se tire une balle dans la poitrine et en meurt, ayant laissé ce mot dévastateur:


The first painting by Yves that I saw, before I knew him, was called I’m waiting for you. I’ve come. Now he’s waiting for me again. I’m on my way.4

Les cendres du corps d’Yves Tanguy furent jetés dans la baie de Douarnenez…. De Kay Sage, nous retenons son autobiographie, China Eggs, ces tableaux d’une force indécible, et sa hantise des oeufs. Et nous nous souvenons qu’ils ont trouvé après sa mort, sur une petite étagère juste au-dessus de son lit, un bol contenant une série de petits oeufs en porcelaire, de la sorte qu’on utilize pour persuader aux poules de pondre…Le fait que cette autobiographie, écrite après la mort de son mari,  s’arrête court avant sa rencontre avec Tanguy témoigne de sa difficulté de parler de leur vie ensemble.

Je voudrais très simplement commenter quelques unes de ses toiles. Dans une des toutes premières, Monolith de 1937, une pierre s’érige grande et de couleur presque noire, avec des incisions blanches – mystérieuse comme un Chirico (à qui elle est souvent comparée) – et puis, de plus en plus, les figures et les objets sont drapes dans un tissu memorable. De plus en plus, il y a des tours qui s’inclinent ou non – mais on pourrait tracer la lignée de ces pierres érigées et qui bloquent la vue jusqu’à la dernière toile dans toute sa négativité, où l’on ne voit que des tableaux vides et formant barrière à la vue, à l’entrée: NON, elle edit de toute sa voix de femme. Celle qui a refuse toutes les “interviews,” toute remarque sur son propre travail, se refuse à tout, à tous, à elle-même.

Que de références: “The World is Blue” – ah,”le monde est bleu comme une orange,”  disait Paul Eluard –premier vers de son poème de 1929, un vers que citait Julia Kristeva bien après tous les deux:

       La terre est bleue comme une orange
       Jamais une erreur les mots ne mentent pas
       Ils ne vous donnent plus à chanter
       Au tour des baisers de s’entendre
        Les fous et les amours
        Tu as toutes les joies solaires
        Tout le soleil sur la terre
        Sut les chemins de ta beauté. 5

Dans cette toile,  on voit ces pierres – absolument de la forme des oeufs. Evidemment, les critiques ont eu – et ont toujours – tendance à citer Chirico comme influence sur ces plans inclines, et sur ses oeufs…

J’ai beaucoup aimé son White Silence de 1941, qu’elle a donné à Breton, qui l’a utilisé dans un poème-objet qu’elle a gardé au-dessus de sa cheminée à Roxbury. Cela me rappelle le signe pour une augmentation de volume, dans son trajet de petit en grand, et le même signe en plus petit au-dessus en forme comme l’écho. Autre silence:  Margin of Silence de 1942– combine autobiographique. Je pense à l’aveugement de Sage – tout cela pointe vers l’avenir, comme l’oiseau dans le tableau après la mort d’Yves.

Des references aux jeux joués par les surrealists: les petites tuiles en bas de Near the Five Corners de 1943,  tableau dans lequel la petite figure sur le pont exerce une grippe sur l’observateur, comme le font partout ces objets et figures envelopes… que de mystères. Je pense particulièrement à la narration de I saw Three Cities de 1944que je regardais longtemps dans la Galerie d’Art à l’Université de Princeton. Il y a à la droite du tableau, une forme voilée qui a l’air de signaler quelque chose au loin…Toutes ces toiles, toutes, toutes, son autobiographiques –Midnight Streets, par exemple, de 1944, paraît rappeler, selon Miller,  un feu qui l’avait réveillée dans elle était petite, en Italie, cette sorte de rappel, d’accord, mais il est vrai que partout j’avais senti ces toiles comme des auto-portraits de cette femme qui parlait peu d’elle – que dans ses tableaux.

En ce qui concerne ses toutes dernières toiles, nous sommes pris par trois entre elles.  A Bird in the Room, peinte après la mort de Tanguy, 1955, signale la vielle superstition que si jamais un oiseau entre dans la maison, cela prévoit la mort d’un habitant de la maison. Et en fait, cela s’est passé quelques jours avant la mort d’Yves. Le tableau, dans des couleurs sombres – noir, pourpre foncé – montre un portail vide, qui ne mène nulle part, avec autour des figures voûtées et drapées, qui semblent se cramponner au cadre  de tous les côtés. Sombre, triste, vide de tout sauf la détresse. Voilà que l’émotion noie toute la scène.

Le Passage, de 1956, montre une femme vue de dos, assise sur de grands fragments de pierres, seule, seule, et qui n edit rien, qui refuse toute communication.  La dernière toile, avec le titre absolu: The Answer is No, de 1958, nous bloque la vue et l’entrée. Solitude éternelle. Rien qu’une série de toiles vides, retournées, où il n’y a que l’absence.

A mon avis, Kay Sage, miraculeusement fidèle à la mémoire de son peintre mari, montre une inoubliable force architecturale, philosophique si vous voulez. Comme Apollinaire mérite le titre de Prince des poètes – titre décerné meme sur la statue en son honneur de Picasso, avec le visage bien connu de Dora Maar -- Kay Sage mérite, à mon avis,  le titre cette fois-ci glorieux de Princesse de la peinture.  




1 Significant Others: Creativity & Intimate Partnership, ed. Whitney Chadwick & Isabelle de Courtivron. New York: Thames and Hudson, 1993, pp. 136-153) Kay Sage, China Eggs/Les Oeufs de Porcelaine. Charlotte and Seattle, Starbooks and Editions de l’Etoile. Bilingual Editions. Traduction française de Elisabeth Manuel, 1996.

2 Julien Levy, “Tanguy, Connecticut, Sage,” Art News 15 September 1954, p. 27. Quoted in above,p. 250.
3  Dans l’exposition nommée, à Katonah, New York.


4 Loc. cit.
5 Dans la Yale Anthology of Twentieth-Century French Poetry, ed. Mary Ann Caws, p. 176. New Haven, 2004, de L’Amour la poésie@Editions Gallimard, 1929.

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